Proverbes et maximes

Génies gras, ne méprisez pas les maigres !

Joseph Joubert

Né le 7 mai 1754  à Pontignac (Périgord), il est décédé le 4 mai 1824 à Paris, c'est un moraliste essayiste français.

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Création de la page : décembre-2023

 

 

Modification de la page :  18 décembre-2023

Les trois messes basses 

La pâquerette

Hansel et Gretel

 

 

Contes de noël

Hansel et Gretel

 

Conte de Grimm

Hansel et Gretel est un conte de Jacob et Wilhelm Grimm, dont la première version date de 1819. Même s'il n'est pas question de noël dans cette histoire, ce conte est souvent raconté aux enfants à Noël, et c'est l'un des plus célèbres parmi les contes merveilleux. Il met en scène un frère et une soeur pedus dans la forët par leurs parents et qui se retrouvent aux prises avec une sorcière qui dévore les petits enfants. Il y est plusieurs fois question de de croyance en Dieu lorsque Hansel dit à sa soeur : "Sois rassurée ma chère soeur et endors toi en paix, Dieu ne nous laissera pas tomber"

 

Dans une grande forêt vivaient un pauvre bûcheron, son épouse et ses deux enfants, le garçon s'appelait Hansel et la jeune fille Gretel. Il avait peu à manger et à partager, et lorsque les prix s'envolaient dans le pays, il ne put plus ramener le pain quotidien. Alors qu'il faisait sa prière du soir en cherchant une solution à ses problèmes, il soupira et parla à sa femme : " Qu'allons nous devenir ? Comment pourrions nous nourrir nos pauvres enfants alors que nous n'avons pour nous même plus rien ? "  " Sais-tu quoi mon époux ? répondit la femme, nous conduirons tôt les enfants dans la forêt, là où elle est la plus dense; Nous y ferons du feu et nous donnerons à chacun un morceau de pain, et puis nous irons travailler en les laissant seuls. Ils ne trouveront plus le chemin de la maison et nous en serons débarrassés "  " Non femme ", dit l'homme, " je ne ferai jamais cela ; comment pourrais-je supporter de laisser mes enfants seuls dans la forêt !  Les bêtes sauvages les dévoreraient aussitôt;"  "Au fou ! "  dit-elle, " alors nous devrions tous les quatre mourrir de faim, tu n'aurais plus qu'à façonner nos cercueils, et elle ne le laissa plus tranquille jusqu'à ce qu'il se décidât. " Mais les pauvres enfants me manqueron aussi ", dit l'homme. Cependant les deux enfants qui ne s'étaient pas endormis, du fait de leur manque de nourriture, avaient entendu ce que leur belle-mère racontait à leur père. Gretel pleurait des larmes amères et dit à Hansel " Que nous advient-il ? "  " Calme toi dit Hansel, ne t'inquiète pas, je vais nous en tirer."  Et alors que les parents dormaient, il se leva, enfila sa camisole, ouvrit la sous-porte et se faufila dehors. La lune brillait de tous ses rayons et les graviers qui jonchaient le devant de la maison scintillaient comme une multitude de pièces de monnaie. Hansel se pencha et  en enfouit dans ses poches autant qu'elles pouvaient en contenir jusqu'à en déborder. Puis il rentra et dit à Gretel " Sois rassurée ma chère soeur et endors toi en paix Dieu ne nous laissera pas tomber."  Puis il s'allongea dans son lit.

Lorsque le jour poignit, juste qand le soleil fut levé, la femme vint réveiller les enfants. " Levez vous fainéants, nous devons aller en forêt chercher du bois." Puis elle donna à chacun un morceau de pain et ajouta " Vous avez assez à manger pour le déjeuner, mais ne le manger pas avant car vous n'aurez plus rien après."  Gretel pris le pain dans sa blouse car Hansel avait les cailloux dans ses poches. Puis ils se mirent en route pour la forêt. Lorsqu'ils eurent fait un bout de chemin, Hansel s'arrêta et regarda vers la maison puis après quelques pas il recommençait à nouveau. Le père dit alors " Hansel que regardes-tu là-bas et pourquoi restes-tu en arrière, fais attention et n'oublie pas tes jambes !" Ah mon père, dit Hansel, je regarde mon chat blanc qui est assis en haut du toit et qui veut me dire adieu."  La femme déclara " Idiot, ce n'est pas ton chat, c'est le soleil qui brille sur la cheminée."  Hansel ne regardait pas le chat mais jetait à chaque fois un cailloux blanc de sa poche.

Une fois arrivé au milieu de la forêt, le père dit " Allez les enfants, ramassez du bois, je vais faire un feu pour ne pas que vous ayez froid." Hansel et Gretel ramenèrent quelques fagots de quoi faire un joli tas. On mit le feu au tas et quand les flammes s'élevèrent, la femme déclara : " Mettez vous près du feu les enfants, reposez vous nous allons dans la forêt couper du bois. Lorsque nous aurons fini nous reviendrons vous chercher."

Hansel et Gretel s'assirent près du feu et lorsque midi fut venu, ils mangèrent chacun un petit morceau de pain. Et parce qu'ils entendaient les coups de la cognée, ils pensaient que leur père était proche. Mais se n'était pas les coups de la cognée, c'était une branche qu'il avait attaché à un arbre mort et que le vent balançait deci delà. Comme ils étaient assis depuis un long moment, le sommeil leur vint et ils s'endormirent. Lorsqu'ils s'éveillèrent, le crépuscule était bien avancé. Gretel se mit à pleurer et dit " Comment allons nous sortir du bois maintenant ?" Hansel la consola "Attends un peu que la lune se lève, nous retrouverons enfin notre chemin."  Et quand la lune fut bien levée, Hansel prit sa soeur par la main et suivit les cailloux blancs qu'il avait semés. Ils scintillaient comme des pièces fraichement frappées et leurs montraient le chemin. Ils marchèrent toute la nuit et arrivèrent à potron-minet devant la maison de leur père. Ils frappèrent à la porte, la femme ouvrit et lorsqu'elle s'aperçut que c'était Hansel et Gretel, elle leurs dit : " Méchants enfants, pourquoi avez-vous dormi aussi longtemps dans la forêt ?  Nous avons cru que vous ne voulliez plus revenir à la maison."  Mais le père s'en réjouissait car il s'en voulait de les avoir laissés seuls.

 

Peu de temps après, la misère s'étant de nouveau répandue dans toute la contrée. Les enfants entendaient de nouveau comment la mère, la nuit dans son lit parlait à son mari : " Tout est de nouveau précaire, nous n'avons plus qu'une demi miche de pain. Toute chanson a une fin. Nous devons nous séparer des enfants, nous devons les amener plus loin dans la forêt afin qu'ils ne puissent plus retrouver le chemin du retour ; nous n'avons plus le choix. "  L'homme se sentit boulversé et il pensa : ce serait mieux que tu partages les dernières bouchées avec les enfants. Mais la femme ne prêtait aucune attention à ses paroles, elle fit tout pour qu'il change d'idée. Elle lui fit des reproches. Qui dit oui une fois doit le dire deux fois, et s'il s'est rendu une fois il se rendra à nouveau. 

 

Tandis que les parents dormaient, Hansel se leva de nouveau, et voulut sortir pour ramasser des graviers comme la fois précédente mais la femme avait fermé la porte à clé et Hansel ne put sortir. Il rassura sa soeur et lui dit : " Ne pleure pas Gretel, dors tranquillement, le bon Dieu nous viendra en aide ! "

 

Tôt le matin, la femme vint tirer les enfants du lit. Ils reçurent leur morceau de pain qui était encore plus petit que la fois précédente. En cheminant Hansel le brisait dans sa poche, s'arrêtait et jetait une miette sur le sol." Hansel ! pourquoi t'arrêtes-tu et regardes-tu autour de toi ? " l'interpelait le père, avance ! " " Je regarde ma colombe qui se tient sur le toit et me fait au revoir. " répondit Hansel. " Idiot, dit la femme, ce n'est pas ta colombe, c'est le soleil qui se lève et qui brille sur la cheminée." Mais Hansel continuait à jeter ses miettes sur le chemin.

 

La femme emmena les enfants encore plus profondément dans la forêt, plus profond qu'elle ne fut jamais allée dans sa vie. Là ils firent un feu encore plus fort et la mère dit : " Restez ici les enfants, et si vous êtes un peu fatigués vous pouvez dormir un peu. Nous allons dans la forêt couper du bois, et ce soir, lorsque nous en aurons fini, nous viendrons vous reprendre."  Vers midi, Gretel pratagea son pain avec Hansel qui avait éparpillé le sien sur le chemin. Puis ils s'endormirent. Le soir vint mais personne ne vint reprendre les pauvres enfants. Ils se réveillèrent au beau milieu de la nuit. Hansel rassura sa soeur et lui dit : " Attends Gretel, jusqu'à ce que la lune se lève, nous verrons les miettes de pain que j'ai semées elles nous montreront le chemin de la maison."

 

Lorsque la lune fut haute, ils se levèrent, mais ils ne trouvèrent aucune miette de pain, car les oiseaux qui voletaient dans les bois et les prés les avaient picorées. Hansel dit à Gretel : " Nous retrouverons notre chemin."  Mais ils ne le retrouvèrent pas. Ils marchèrent toute la nuit et le jour entier encore du matin au soir mais ils ne trouvèrent jamais la sortie de la forêt et étaient si affamés car ils n'avaient rien de mieux que les quelques baies qu'ils trouvaient de-ci delà. Comme ils étaient trop fatigués et que leurs jambes refusaient de les porter plus loin, ils s'allongèrent sous un arbre et s'endormirent. C'était déjà le troisième jour, qu'ils avaient quitter la maison de leur père. Ils se remirent en marche mais ils s'enfoncèrent encore un peu plus dans la forêt et si aucune aide ne leur venait, ils s'affaibliraient.

 

Lorsque midi vint, ils virent un bel oiseau blanc perché sur une haute branche et qui lançait de si belles trilles qu'ils restèrent à l'écouter. Lorsqu'il eut fini, il étendit ses ailes et se mit à voletter autour d'eux, ils le suivirent jusqu'à se qu'ils arrivent à un cabanon sur le toit duquel il se jucha et lorsqu'ils s'approchèrent , ils virent que le cabanon était fait de pain que le toit était fait de gâteaux, et les fenêtres de sucre transparent. " Voilà où nous pouvons nous installer." dit Hansel, " et avoir un repas béni. Je veux bien manger un morceau de toit, Gretel, tu peux manger les fenêtres, c'est sucré."  Hansel se hissa sur le toit et ramena un peu du faitage pour le goûter, tandis que Gretel se tenait près de la fenêtre et la grignotait. Alors retentit une voix qui venait du cabanon : " Grignotti, grignottin, qui grignotte ma maison ? "

 

Les enfants répondirent : "Le vent, le vent, la brise légère", et ils mangeaient sans s'arrêter, sans se laisser distraire. Hansel, à qui le toit plaisait beaucoup, en prit un bon morceau, Gretel brisa un morceau rond de la fenêtre, s'assit et s'en rassasia.

 

Soudain la porte s'ouvrit et une très vielle femme apparut appuyée sur une canne. Hansel et Gretel en furent tellement effrayés qu'ils en laissèrent tomber ce qu'ils avaient dans les mains.

La vielle femme branlait du chef et s'exclama : "Hé ! les enfants, qui vous a emmenés ici ? " Entrez et restez chez moi, il ne vous arrivera rien." Elle les les attrappa tous les deux par la main et les entraîna dans sa maison. Un bon repas y était dressé ; lait, crêpes avec du sucre, pommes et noisettes. Enfin un bon lit les attendait tout drapé de blanc.

Hansel et Gretel y plongèrent en rêvant qu'ils étaient au ciel ...

 

 

La vieille s'était faite amicale, en fait, c'était une méchante sorcière qui avait tendu un piège aux enfants en construisant une maisonnette en pain, uniquement pour attirer les enfants. Une fois sous son pouvoir, elle les tuera, les cuira et les mangera comme pour un jour de fête.

 

Les sorcières ont des yeux rouges et ne peuvent pas voir loin, mais elles ont un odorat fin comme les animaux et ne remarquent pas quand un être humain approche. Lorsque Hansel et Gretel se sont approchés d'elle, elle avait souri méchamment et avait dit mielleusement : " Je les tiens, ils ne doivent pas m'échapper ! "  Le lendemain matin, à peine les enfants réveillés, elle se leva aussitôt, et tout en les regardant tranquillement avec leurs joues bien rouges, elle se murmura à elle-même :" Cela fera un bon déjeuner."  Puis elle saisi Hansel de ses mains raides et l'enferma dans une pièce derrière une porte à barreaux. Il pouvait crier autant qu'il le voulait mais c'était inutile. Puis elle alla vers Gretel la réveiller en hurlant : "Debout; feignasse, va chercher de l'eau et fais cuire quelque chose de bon pour ton frère il est assis dehors dans l'étable et doit prendre du poids. Quand il sera bien gras je pourrai le manger." Gretel se mit à pleurer amèrement ; mais tout cela était inutile, elle devait faire ce que la méchante sorcière lui avait ordonné.

La meilleure cuisine fut alors cuite pour Hansel, tandis que pour Gretel on ne servait que des carapaces d'écrevisses. Chaque matin, la vieille se pressait jusqu'à l'étable et criait :"Hansel passe la main par les barreaux que je vois si tu es bien gras." Hansel lui glissait alors un vieil os et la vieille qui n'y voyait presque plus, pensait que c'était la main d'Hansel et s'étonnait de ce qu'il ne voulait pas engraisser. Quatre semaines passèrent, Hansel était toujours aussi maigre, la vieille à bout de patience ne voulut plus attendre. "Gretel ! allez ouste" appela -t-elle, " va chercher de l'eau ! Que Hansel soit gras ou qu'il soit maigre, demain je le tue et je le cuis." La pauvre Gretel pleurait toutes les larmes de son corps en allant chercher l'eau, il fallait voir comment elles roulaient sur ses joues. "Mon dieu aide nous donc !" supplia -t-elle. " Si au moins les bêtes sauvages nous avaient dévorés, on serait mort ensemble ! "

"Epargne nous tes sanglots" dit la vieille." ça ne sert à rien."

 

Le lendemain matin, Gretel sortit remplir le seau, le suspendit dans la cheminée et alluma le feu. " Nous allons d'abord faire du pain " dit la vieille, " j'ai déjà chauffé le four et pétri la pâte."  Elle poussa la pauvre Gretel vers le four duquel les flammes sortaient. " Penche-toi et vois si c'est suffisamment chaud afin que nous puissions y enfourner le pain."  Puis lorsque Gretel fut assez proche, elle voulut ouvrir le four pour la faire rôtir dedans et ensuite la dévorer. Mais Gretel devinant ses intentions dit : " Je ne sais pas comment faire pour entrer dedans ! " " Oie stupide " dit la vieille, " la porte est assez grande, ne vois-tu pas que même moi je peux y passer "  affirma-t-elle en rempant et passant la tête dans le four. Alors Gretel lui donna un bon coup si bien qu'elle bascula dedans puis elle referma la porte en fer et tira le verrou. " Hou ! hou ! " hurla-t-elle horriblement ; Gretel partit en courant tandis que l'horrible sorcière brûlait abominablement.

 

Elle courut tout droit vers Hansel, lui ouvrit l'étable et lui cria : " Hansel, nous sommes libres, la vieille sorcière est morte ! "  Hansel bondit comme un oiseau de sa cage lorsqu'on lui ouvre la porte. Comme ils se sont réjouis en tombant dans les bras l'un de l'autre et comme ils ont sauté de joie et se sont embrassés ! Ils se dirigèrent vers la maison de la sorcière puisqu'ils n'avaient plus à la craindre. Dans tous les recoins ils trouvèrent des perles et des pierres précieuses. " C'est bien plus beau que des cailloux " déclara Hansel en remplissant ses poches de ce que pouvait bien y entrer. Puis Gretel dit " Je veux aussi rapporter quelque chose à la maison." et elle remplit aussi son tablier. " Partons maintenant " ordonna Hansel " sortons de cette forêt maléfique. " Mais après deux heures de marche, ils arrivèrent près d'une rivière. " Nous ne pouvons pas traverser " affirma Hansel " je ne vois ni passerelle ni pont "  " il ne passe aucun bateau non plus " renchérit Gretel " mais je vois un canard blanc, si je lui demande il nous aidera à traverser " et elle l'appela : " Canard, canard, Gretel et Hansel n'ont ni passerelle, ni pont, sur ton dos fais-nous passer "

 

Le canrd s'approcha et Hansel s'installa sur son dos et pria sa soeur de le rejoindre s'assoir près de lui. " Non "  répondit Gretel  " ce sera trop lourd, il doit nous faire passer l'un après l'autre."  Le bon volatile s'acquitat bravement de sa tâche. Lorsqu'ils furent passés et qu'ils eurent fait un bout de chemin, la forêt se fit de plus en plus familière et soudain, ils aperçurent la maison de leur père. Ils se mirent à courir, se précipitèrent à l'intérieur, et sautèrent au cou de leur père. Depuis qu'il avait abandonné ses enfants dans la forêt, l'homme n'avait plus eu de joie, sa femme était morte.

 

Gretel secoua son tablier pour faire tomber les perles et les gemmes qui se répandirent dans la cuisine, pendant que Hansel en jetait poignée après poignée de ses poches. Tous les soucis avaient enfin pris fin et ils purent vivre avec bonheur ensemble.

La pâquerette

 

Hans Christian Andersen

Ecoutez bien cette petite histoire !

 

A la campagne, près de la grande route, était située une gentille maisonnette que vous avez sans doute remarquée vous-même. Sur le devant se trouve un petit jardin avec des fleurs et une palissade verte : non loin de là, sur le bord du fossé, au milieu de l'herbe épaisse, fleurissait une petite pâquerette. grâce au soleil qui la chauffait de ses rayons aussi bien que les grandes et riches fleurs du jardin, elle s'épanouissait d'heure en heure. Un beau matin entièrement ouverte, avec ses petites feuilles blanches et brillantes, elle ressemblait à un soleil en miniature entouré de ses rayons. Qu'on l'aperçût dans l'herbe et qu'on la regardât comme une pauvre fleur insignifiante, elle ne s'en inquiétait peu. Elle était contente, aspirait avec délices la chaleur du soleil, et écoutait le chant de l'alouette qui s'élevait dans les airs.

 

Ainsi, la petite pâquerette était heureuse comme par un jour de fête, et cependant c'était un lundi. Pendant que les enfants assis sur les bancs de l'école, apprenaient leurs leçons, elle, assise sur sa tige verte, apprenait par la beauté de la nature la bonté de Dieu, et il lui semblait que tout ce qu'elle ressentait en silence, la petite alouette l'exprimait parfaitement par ses chansons joyeuses. Aussi regarda-t-elle avec une sorte de respect l'heureux oiseau qui chantait et volait, mais elle n'éprouva aucun regret de ne pouvoir en faire autant.

 

"Je vois et j'entends, pensa-t-elle : le soleil me réchauffe et le vent m'embrasse. Oh j'aurais tord de me plaindre" 

 

En dehors de la palissade se trouvaient une quantité de fleurs roides et distinguées : moins elles avaient de parfum, plus elles se redressaient. Les pivoines se gonflaient pour paraître plus grosses que les roses : mais ce n'est pas la grosseur qui fait la rose. Les tulipes brillaient par la beauté de leurs couleurs et se pavanaient avec prétention : elles ne daignaient pas jeter un regard sur la petite pâquerette, tandis que la pauvrette les admirait en disant : " Comme elles sont riches et belles ! Sans doute le superbe oiseau va les visiter, Dieu merci je pourrai assister à ce beau spectacle." 

 

Et au même instant, l'alouette dirigea son vol, non pas vers les pivoines et les tulipes, mais vers le gazon, auprès de la pauvre pâquerette, qui effrayée de joie, ne savait plus que penser.

 

Le petit oiseau se mit à sautiller autour d'elle en chantant : " Comme l'herbe est moelleuse ! Oh ! la charmante petite fleur au coeur d'or et à la robe d'argent ! "

 

On ne peut se faire une idée du bonheur de la petite fleur. L'oiseau l'embrassa de son bec, chanta encore devant elle, puis il remonta dans l'azur du ciel. Pendant plus d'un quart d'heure, la pâquerette ne pu se remettre de son émotion. A moitié honteuse, mais ravie au fond du coeur, elle regarda les autres fleurs dans le jardin. Témoins de l'honneur qu'on lui avait rendu, elles devaient bien comprendre sa joie : mais les tulipes se tenaient encore plus roides qu'auparavant : leur figure rouge et pointue exprimait leur dépit. Les pivoines avaient la tête toute gonflée. Quelle chance pour la pauvre pâquerette qu'elles ne pussent parler ! Elles lui auraient dit des choses bien désagréables. La petite fleur s'en aperçut et s'attrista de leur mauvaise humeur.

 

Quelques moments après, une jeune fille armée d'un grand couteau affilé et brillant entra dans le jardin, s'approcha des tulipes et les coupa l'une après l'autre.

 

- Quel malheur ! dit la petite pâquerette : voilà qui est affreux ; s'en était fait d'elles. 

 

Et pendant que la jeune fille emportait les tulipes, la pâquerette se réjouissait de n'être qu'une pauvre petite fleur dans l'herbe. Appréciant la bonté de Dieu, et pleine de reconnaissance, elle referma ses feuilles au déclin du jour , s'endormit et rêva toute la nuit au soleil et au petit oiseau.

 

Le lendemain matin, lorsque la pâquerette eut rouvert ses feuilles à l'air et à la lumière elle reconnut la voix de l'oiseau, mais son chant était tout triste. La pauvre alouette avait de bonnes raisons pour s'affliger : on l'avait prise et enfermée dans une cage suspendue à une croisée ouverte. Elle chantait le bonheur de la liberté, la beauté des champs verdoyants et ses anciens voyages à travers les airs.

 

La petite pâquerette aurait bien voulu lui venir en aide mais comment faire ? C'était chose difficile. La compassion qu'elle éprouvait pour le pauvre oiseau captif lui fit tout à fait oublier les beautés qui l'entouraient, la douce chaleur du soleil et la blancheur de ses propres feuilles.

 

Bientôt deux petits garçons entrèrent dans le jardin ; le plus grand portait à la main un couteau long et affilé comme celui de la jeune fille qui avait coupé les tulipes. Ils se dirigèrent vers la pâquerette, qui ne pouvait comprendre ce qu'ils voulaient.

 

- Si nous pouvons enlever un beau morceau de gazon pour l'alouette, dit l'un des garçons, et il commença à tailler un carré profond autour de la petite fleur.

 

- Arrache la fleur ! dit l'autre.

 

A ces mots, la pâquerette trembla d'effroi. Etre arrachée, c'était perdre la vie : et jamais elle n'avait tant béni l'existence qu'en ce moment où elle espérait entrer avec le gazon dans la cage de l'alouette prisonnière.

 

- Non, laissons-la, répondit le plus grand : elle est bien placée.

 

Elle fut donc épargnée et entra dans la cage de l'alouette.

 

Le pauvre oiseau se plaignait amèrement de sa captivité, frappait de ses ailes le fil de fer de la cage. La petite pâquerette ne pouvait malgré tout son désir, lui faire entendre une parole de consolation.

 

Ainsi se passa la matinée.

 

Il n'y a plus d'eau ici s'écria le prisonnier : tout le monde est sorti sans me laisser une goutte d'eau. Mon gosier est sec et brûlant, j'ai une fièvre terrible, j'étouffe ! Hélas il faut donc que je meure loin du soleil brillant, loin de la fraîche verdure et de toutes les magnificences de la création !

 

Puis il enfonça son bec dans le gazon humide pour se rafraîchir un peu. Son regard tomba sur la petite pâquerette ; il lui fit un signe de tête amical, et dit en l'embrassant : " Toi aussi, pauvre petite fleur, tu périras ici ! En échange du monde que j'avais à ma disposition, l'on m'a donné quelques brins d'herbe er toi seule pour société. Chaque brin d'herbe doit être pour moi un arbre ; chacune de tes feuilles blanches, une fleur odoriférante. Ah ! tu me rapelles tout ce que j'ai perdu.

 

- Si je pouvait le consoler ? pensait la pâquerette, incapable de faire un mouvement. Cependant le parfum qu'elle exhalait devint plus fort qu'à l'ordinaire ; l'oiseau s'en aperçut et quoiqu'il languit d'une soif dévorante qui lui faisait arracher tous les brins d'herbe l'un après l'autre, il eut bien garde de toucher à la fleur.

 

Le soir arriva, personne n'était encore là pour apporter une goutte d'eau à la malheureuse alouette. Alors elle étendit ses belles ailes en les secouant convulsivement et fit entendre une petite chanson mélancolique. Sa petite tête s'inclina vers la fleur, et son coeur brisé de désir et de douleur cessa de battre.

A ce triste spectacle, la petite pâquerette ne put, comme la veille, refermer ses feuilles pour dormir ; malade de tristesse, elle se pencha vers la terre.

 

Les petits garçons ne revinrent que le lendemain. A la vue de l'oiseau mort, ils versèrent des larmes et lui créèrent une fosse. Le corps enfermé dans une jolie boite rouge, fut enterré royalement, et sur la tombe recouverte ils semèrent des feuilles de roses.

 

Pauvre poiseau ! pendant qu'il vivait et chantait, on l'avait oublié dans sa cage et laissé mourir de misère ; après sa mort, on le pleurait et on lui prodigait des honneurs.

 

Le gazon et la pâquerette furent jetés dans la poussière sur la grande route, personne ne pensa à celle qui avait si tendrement aimé le petit oiseau.

 

Les trois messes basses

 

Alphonse Daudet

- Deux dindes truffées, Garrigou ? ...

 

- Oui mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J'en sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aidé à les remplir. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle était tendue.

 

- Jésus-Maria ! Moi qui aime tant les truffes ! ... Donne-moi vite mon surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore aperçu à la cuisine ?

 

- Oh ! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi nous n'avons fait que plumer les faisans, des huppes, des gélinottes, des coqs de bruyère. La plume en volait partout.. Puis de l'étang on a apporté des anguilles, des carpes dorées, des truites, des...

 

- Grosses comment les truites, Garrigou ? ...

 

- Grosses comme ça, mon révérend... Enormes !

 

- Oh ! Dieu ! Il me semble que je les vois ... As-tu mis le vin dans les burettes ?

 

- Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans les burettes. Mais Dame ! Il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l'heure en sortant de la messe de minuit. Si vous voyez cela dans la salle à manger du château, toutes ces carafes qui flambent pleines de vin de toutes les couleurs.... Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciselés, les fleurs, les candélabres ! ... Jamais il ne sera vu un réveillon pareil. Monsieur le marquis a invité tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins quarante à table, sans compter le bailli ni le tabellion... Ah ! Vous êtes bien heureux d'en être, mon révérend ! ... Rien que d'avoir flairé ces belles dindes, l'odeur des truffes me suis partout... Meuh ! ...

 

- Allons mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise, surtout la nuit de la nativité... Va bien vite allumer les cierges et sonner le premier coup de la messe ; car voilà que minuit est proche, et il ne faut pas nous mettre en retard...

 

Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l'an de grâce mil six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquetage, et son petit clerc Garrigou ou du moins ce qu'il croyait être le petit clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir là, avait pris la face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire le révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable péché de gourmandise. Donc pendant que le soi-disant Garrigou (Hum ! Hum !), faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle seigneuriale, le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la petite sacristie du château : et, l'esprit déjà troublé par toutes ces descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en s'habillant :

 

- Des dindes rôties..; des carpes dorées..; des truites grosses comme ça !

 

Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des cloches, et, à mesure, des lumières apparaissaient dans l'ombre des flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'élevaient les vieilles tours de Trinquetage. C'étaient des familles de métayers qui venaient entendre la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en chantant par groupes de cinq ou six, le père en avant, la lanterne à la main, les femmes enveloppées dans leurs grande mantes brunes où les enfants se serraient et s'abritaient. Malgré l'heure et le froid, tout ce brave peuple marchait allègrement, soutenu par l'idée qu'au sortir de la messe il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse d'un seigneur précédé de porteurs de torches, faisaient miroiter ses glaces au clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et à la lueur des falots enveloppés de brume, les métayers reconnaissaient leur bailli et le saluaient au passage.

 

- Bonsoir, bonsoir maître Arnoton !

 

- Bonsoir, mes enfants !

 

La nuit était claire, les étoiles avivées de froid ; la bise piquait, et un fin grésil, glissant sur les vêtements sans les mouiller , gardait fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la côte, le château apparaissait comme le but avec sa masse énorme de tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient et venaient, s'agitaient à toutes le fenêtres, et ressemblaient sur le fond blanc du bâtiment, aux étincelles coiurant dans les cendres de papier brûlé... Passé le pont levis et la poterne, il fallait, pour se rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleines de carrosses, de valets, de chaises à porteurs toute claire du feu des torches et de la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie remués dans les apprêts d'un repas : par là-dessus une vapeur tiède, qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces compliquées, faisant dire aux métayers comme au chapelain, comme au bailli, comme à tout le monde : 

 

- Quel bon réveillon nous allons faire après la messe ! 

Drelindin din ! Drelindin din !

 

C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château, une cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux boiseries de chêne, montant jusqu'à hauteur des murs, les tapisseries ont été tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde ! Et que de toilettes ! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptées qui entourent le choeur, le sire de Trinquelage, en habit de taffetas saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face sur ds prie-dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise douairière dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de Trinquelage, coiffée d'une haute tour de dentelle gaufrée à la dernière mode de la cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli, Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi les soies voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras majordomes, les pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses clefs pendues sur le côté à un clavier d'argent fin. Au fond, sur les bancs, c'est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs familles ; et enfin, là-bas, tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et referment discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon dans l'église toute en fête et tiède de tant de cierges allumés.

 

Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des distractions à l'officiant ? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de Garrigou, cette enragée de petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps :

 

- Dépêchons-nous, dépêchons nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt nous serons à table.

Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette sonnette du diable, le chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au réveillon. Il se figure les cuisiniers en rumeur, les fourneaux où brûle un feu de forge, la buée qui monte des couvercles entr'ouverts et dans cette buée deux dindes magnifiques bourrées, tendues, marbrées de truffes.

 

Ou bien il voit passer des files de pages portant des plats enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux, il entre dans la grande salle déjà prête pour le festin. O délices ! Voilà l'immense table toute chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons couleur de rubis, les pyramides de fruits éclatants parmi les branches vertes, et ces merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah ! bien oui, Garrigou) étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée comme s'ils sortaient de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans leurs narines de monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu'il semble à dom Balaguère que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur les broderies de la nappe d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de Dominus vobiscum ! il se surprend à dire le Benedicite. A part ces légères méprises, le digne homme débite son office très consciencieusement, sans une ligne, sans omettre une génuflexion ; et tout marche assez bien jusqu'à la fin de la première messe ; car vous savez que le jour de Noël le même officiant doit célébrer trois messes consécutives.

 

- Et d'une ! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement ; puis, sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu'il croit être son clerc, et...

 

Drelindin din ! Drelindin !

 

C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le péché de dom Balaguère.

 

- Vite ! Vite ! Dépêchons-nous lui crie de sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou, et cette fois le malheureux officiant, tout abandonné au démon de gourmandise, se rue sur le missel et dévore les pages avec l'avidité de son appétit en surexcitation. Frénétiquement il se baisse, se relève, esquisse les signes de croix, les génuflexions, raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tôt fini. A peine s'il étend ses bras à l'Evengile, s'il frappe sa poitrine au Confiteor. Entre le clerc et lui c'est à qui bredouillera le plus vite. Versets et répons se précipitent, se bousculent. Les mots à moitié prononcés, sans ouvrir la bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achèvent en murmures incompréhensibles.

 

Oremus ps ... ps...

Mea culpa... pa.. pa...

 

Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raisin de la cuve, tous deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures de tous les côtés.

 

Dom... Scum ! ... dit Balaguère

 

- Stuto ! ... répond Garrigou : et tout le temps sa damnée petite sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez que de ce train-là une messe basse est vite expédiée.

 

- Et de deux ! dit le chapelain tout essoufflé : puis sans prendre de temps de respirer, rouge, suant il dégringole les marches de l'autel et...

 

Drelindin din ! Grelindin din !

 

C'est la troisième messe qui commence. Il n'y plus que quelques pas à faire pour arriver à la salle à manger ; mais hélas ! à mesure que le réveillon approche, l'infortuné Balaguère se sent pris d'une folie d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes dorées, les dindes rôties, sont là...il les touche ; il les... Oh ! Dieu ! ... Les plats fument, les vins embaument, et secouant son grelot enragé, la petite sonnette lui crie :

 

- Vite ! Vite, encore plus vite !

 

Mais comment pourrait-on aller plus vite ? Ses lèvres remuent à peine. Il ne prononce plus les mots..; A moins de tricher tout à fait le bon Dieu et d' escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le malheureux ! ... De tentation en tentation, il commence par sauter un verset, puis deux. Puis l'épître est trop longue, il ne la finit pas, effleure l'Evangile, passe devant le Credo sans entrer, saute le Pater, salue de loin la préface, et par bonds et par élans se précipite ainsi dans la damnation éternelle, toujours suivi de l'infâme Garrigou( vade retro satanas !) qui le seconde avec une merveilleuse entente, lui relève sa chasuble, tourne les fuillets deux par deux, bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.

 

Il faut voir la figure effarée de tous les assistants ! Obligés de suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n'entendent pas un mot, les uns se lèvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand les autres sont debout : et toutes les phases de ce singulier office se confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes diverses. L'étoile de Noël en route dans les chemins du ciel, là-bas, vers la petite étable, pâlit d'épouvante en voyant cette confusion...

 

- L'abbé va trop vite... on ne peut pas suivre, murmure la vieille douairière en agitant sa coiffe avec égarement.

 

Maître Arnoton, ses grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans son paroissien où diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces braves gens, qui eux aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés que la messe aille à ce train de poste ; et quand dom Balaguère, la figure rayonnante, se tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces : Ite, missa est, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui répondre un Deo gratias si joyeux, si entrainant, qu'on se croirait déjà à table au premier toast du réveillon.

 

Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande salle, le chapelain au milieu d'eux. Le château illuminé de haut en bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs ; et le vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de gélinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du pape et de bons jus de viande. Tant il but et mangea, le pauvre saint homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu seulement le temps de se repentir ; puis au matin, il arriva dans le ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse penser comme il y fut reçu.

 

- Retire toi de mes yeux, mauvais chrétien ! lui dit le souverain juge, notre maître à tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une vie de vertu..

 

Ah ! tu m'as volé une messe de nuit. Et bien tu m'en paieras trois cents en place, et tu n'entreras au paradis que quand tu auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en présence de tous ceux qui ont péché.par ta faute et avec toi...

 

Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au pays des olives. Aujourd'hui le château de Trinquelage n'existe plus, mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux, dans un boquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe, l'herbe encombre le seuil : il y a des nids aux angles de l'autel et dans l'embrasure des hautes croisées dont les vitraux colonés ont disparu depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans, à Noël, une lumière surnaturelle entre parmi ces ruines, et qu'en allant aux messes et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce spectacle de chapelle éclairée de cierges invisibles qui brillent au grand air, même sous la neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de l'endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a affirmé qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était perdu dans la montagne du côté de Trinquelage ; et voici ce qu'il a vu... Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux, éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air d'être à dix lieues. Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, s'agiter des ombres indécises. Sous le porche de la chapelle, on marchait, on chuchotait :

 

- Bonsoir maître Arnoton !

 

- Bonsoir, les enfants !

 

Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave s'approcha doucement, et regardant par la porte cassée eut un singulier spectacle. Tous ces gens qu'il avait vu passer étaient rangés autour du coeur dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries ainsi qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air vieux, fané, poussièreux, fatigué. De  temps en temps, des oiseaux de nuit, hôtes habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si elle avait brûlé derrière une gaze ; et ce qui amusait beaucoup Garrigue, c'était un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui secouait à chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement ses ailes...

 

Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au milieu du coeur, agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans voix, pendant qu'un prêtre, habillé de vieil or, allait, venait devant l'autel en récitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien sûr, c'était don Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse.

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